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ENTRETIEN AVEC LEE JEFFRIES – PHOTOGRAPHIER L’HUMANITÉ DE L’INTÉRIEUR

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Nous sommes allés à la rencontre du photographe Lee Jeffries juste avant le vernissage de son exposition – du 9 au 31 mars – à la Galerie Mathgoth dans le 13e arrondissement de Paris. Retour sur une discussion avec l’artiste sur son travail, sa conception de l’art et ses inspirations dans lesquelles se mélangent puissance, émotions et intimité.

Bien loin du cliché (sic) de l’artiste pompeux et hautain, Lee Jeffries détonne par sa douceur et son émerveillement. Dans la galerie Mathgoth, ce sont ses portraits qui se détachent sur les murs. Lorsque je lui demande s’il préfère voir ses clichés exposés ici, ou de les imaginer dans les foyers de ceux qui les achètent, il hésite. Lorsque je suis entré ici, me dit-il, j’étais vraiment excité. Ai-je vraiment fait cela ? s’est-il demandé. Les voir ainsi exposés est toujours un bonheur, et une surprise. Mais dans le même temps, lorsque ses acquéreurs lui envoient des photos de ses œuvres sur leurs murs, il est aussi extrêmement touché de voir ses photographies prendre leur place dans leur intimité.

Dans la galerie, côte à côte, célébrités, SDF, enfants, anonymes… Tous ces portraits, finement travaillés, sont emplis d’humanité et d’une puissance presque insupportable. Tous ont leur place sur ces murs, tous sont sublimes. Le sublime, dit-on, est un mélange de divin et de monstrueux, et dépasse les limites de l’imagination, subjugue. Le sublime, c’est regarder une éclipse les yeux nus : fascinant et aveuglant. Il y a définitivement du sublime dans l’œuvre de Lee Jeffries. Cadre serré sur les visages, de face, le regard de ces personnes nous fige. On ne peut en détacher le nôtre, mais il est difficile de ne pas s’en détourner. Ce n’est pas du malaise, bien au contraire, on ne sait plus que faire face à toute cette force, face à une émotion si grande. Alors de la même manière que l’on réhabitue son regard petit à petit quand on a été plongé longtemps dans le noir, on entre dans l’exposition par à-coups. On fait un premier tour en regardant les clichés presque timidement, puis on y revient, on entre dedans comme on entre dans un bain trop chaud, on s’attarde un peu plus sur quelques visages, on acclimate notre regard, et en fin de compte, on a du mal à en partir.

(c) Lee Jeffries – Manchester I

C’est l’émotion qui guide avant tout l’artiste. La rencontre, l’humain et la spiritualité. Ce sont probablement les mots qui reviennent le plus souvent dans sa bouche. Car ce que nous voyons sur les murs ne sont que la partie visible d’une démarche plus profonde. Ce n’est pas la photographie qui me pousse à sortir dans la rue, nous explique-t-il, mais les rencontres. Cette démarche – il parle même d’addiction – a commencé lorsque, la première fois, il a pris en photo une femme de la rue emmitouflée dans son duvet. Une photo qu’il n’a pas pu ne pas prendre. De l’autre côté de la rue, elle le voit faire, et l’apostrophe à grand renforts de noms d’oiseaux. Je n’avais qu’une envie, nous raconte-t-il, c’était de rentrer chez moi, honteux. Mais je ne sais pas ce qui m’a poussé, mais j’ai traversé la rue et j’ai entamé le dialogue. Il traverse alors une période de grande solitude, et il trouve dans ces personnes de la rue un écho à sa solitude. Ce n’est pas un engagement social, ni même artistique, qui le pousse à aller leur parler, les rencontrer, mais une recherche d’humanité, quasi-spirituelle. La rencontre peut durer dix minutes, comme plusieurs jours. Il a passé presque trois semaines avec des SDF aux Etats-Unis, vivant quasiment dans la rue lui aussi.

Lorsqu’il croise une personne et que quelque chose en elle l’interpelle, fait résonner une émotion en lui, c’est là qu’il sait qu’il va la prendre en photo, qu’il ne peut pas ne pas lui parler. La rencontre devient nécessité. Il n’a pas d’idée esthétique préconçue de qui il veut voir apparaître sur l’image, la photo n’est pas non plus un résumé de la rencontre. Ce qu’il cherche à rendre sur le papier, c’est cette première impression, la première sensation qu’il a ressentie en voyant la personne. Et c’est fort de cette rencontre, au sens fort du terme, qu’il réussit à réaliser cette alchimie. La capture de la photographie est aussi une manière de se dire au revoir, de clore la relation qui s’est créée. Parfois, souvent, j’ai pleuré au moment de retravailler la photographie chez moi, me dit-il, j’étais en quelque sorte tombé amoureux de cette personne, en ce que j’avais pu toucher à son humanité et sa spiritualité profonde, et lors de la post-production, c’est comme de consommer une rupture.

(c) Lee Jeffries – Clement

Lorsque je lui demande s’il est à l’aise avec le fait de se faire prendre en photo, il me répond par la négative, m’expliquant que ce qu’il veut mettre en valeur, ce n’est pas lui, en tant qu’artiste, mais ses œuvres, qu’elles doivent parler d’elles-mêmes. De la même manière, il refuse d’accompagner ses photographies par un récit de la rencontre. Les moments passés avec la.e modèle sont de l’ordre de l’intime, de l’intimité qu’ils ont partagée ensemble.  L’œuvre artistique est uniquement le cliché final, dans lequel il cherche à rendre perceptible toute l’humanité et la spiritualité qu’il a vues en lui.

Exposition « Portraits » de Lee Jeffries
Galerie Mathgoth
34, rue Hélène Brion, 75013 Paris
Du 9 au 31 mars
Du mercredi au samedi de 14h à 19h

http://www.mathgoth.com/

Vous pouvez aussi retrouver Lee Jeffries sur YellowKorner :
http://www.yellowkorner.com/fr-fr/artistes/lee-jeffries-214.html

(c) Lee Jeffries – Mike

(c) Lee Jeffries – Greg

(c) Lee Jeffries – Frankie

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