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MADAME RAP, ENTRETIEN EN MUSIQUE

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Si vous ne connaissez pas Madame Rap, c’est le moment de vous y intéresser. Madame Rap, c’est le premier média en France, depuis 2015, dédié aux femmes dans le hip hop. Connaissant le Tumblr depuis quelques mois, nous avons contacté Eloïse Bouton, sa créatrice, journaliste et militante féministe, afin de lui poser quelques questions.


L’idée première, c’est que les femmes ne sont pas forcément bien représentées dans les médias. L’idée tout court, c’est qu’elles sont en minorité et qu’on ne (re)connait pas suffisamment leur travail. En tant que féministe, je suis profondément touchée par cette quasi inexistence de la reconnaissance du hip hop féminin. Parce que merde, il existe des rappeuses aussi compétentes que les hommes. 

Puisque beaucoup d’artistes rappeurs dénigrent les femmes (ou du moins le corps féminin) dans leur chanson, tout de suite le rap est mal vu, notamment par les féministes. Mais qu’on soit clair : on peut tout aussi bien être féministe et aimer le rap. Je pose ça là, comme ça.

À la question « quelle est la musique qui a bercé votre enfance ? »,
elle hésite, mais finit par me dire à la fin de l’interview que c’est définitivement NWA, avec Fuk Da Police 

En 2016, Eloïse Bouton a écrit un article pertinent intitulé Pourquoi je suis féministe et j’aime le rap. Si elle s’est intéressée à ce style musical, c’est par rapport à son adolescence : au lycée, elle faisait de la danse hip-hop (à un niveau quasi professionnel quand même !) et écoutait beaucoup de rappeuses américaines, fascinée par leur manière d’aborder des sujets comme la sexualité, l’émancipation, l’avortement ou encore les violences (physiques ou sexuelles). Parce que le rap justement permet de parler de ces thèmes, parfois de manière crue, mais qui ne sont pas forcément présents ailleurs. Ce fut comme une révélation. Pendant ses études, elle se spécialise dans le féminisme afro-américain, puis elle découvre le livre When Chickenheads Come Home to Roost de Joan Morgan, qui emploie pour la première fois le terme hip hop feminism. 

C’est pourquoi en 2015 elle crée Madame Rap, et est rejointe par la DJ et productrice Emeraldia Ayakashi. L’espace est dédié « à la mise en lumière des femmes dans le hip hop » et devient  « un espace d’information et d‘éducation alternatif qui a pour mission de célébrer le féminisme, l’art et les cultures urbaines », afin de leur offrir une véritable visibilité. 

Ça c’est le « son phare » de Madame Rap, parce que « I bring wrath to those who disrespect me like a dame » 

Pourquoi cette musique ? Eloïse Bouton me répond « C’est un appel à la sororité, à la solidarité entre femmes. J’aime cette idée de fédérer et de rassembler autour du rap et d’exiger d’être respectée ». A ma question pourquoi avoir crée Madame Rap ? elle me dit « Parce que ça n’existait pas avant ! J’écoute de tous les raps, et j’en avais marre de voir très peu de femmes présentées et représentées. Je voulais remplir ce vide. L’idée qu’il n’y ait pas de femmes dans le rap, c’est complètement faux. » En tant que militante féministe, son entourage ne comprenait pas son intérêt pour ce style musical. Pourtant, Eloïse Bouton le dit : il existe bel et bien un pont qui relie le féminisme au rap. « Penser que les deux ne sont pas compatibles c’est vraiment avoir une version étriquée du féminisme », me dit-elle. Alors Madame Rap, association de Loi 1901, voit le jour : c’était avant tout un Tumblr associatif qui avait pour vocation de rassembler les artistes, comme un annuaire. Puis sont arrivées les demandes de la part des artistes féminines qui souhaitaient mettre leur musique en avant, et avoir la possibilité de prendre la parole. Eloïse Bouton est toute seule à plein temps et choisit elle-même les artistes qui seront sur le média. Pas de critères de sélection ; il faut juste que le style de l’artiste lui plaise un minimum. « Parfois je mets en avant des artistes sur Madame Rap que je n’écouterai pas forcément par moi-même, mais qui présente un travail que je pourrai défendre. Et j’ai surtout envie de mettre en avant des artistes émergentes ». Même si les artistes sont engagées ou non, féministes ou non, d’univers différents, les habitués de Madame Rap savent quand même à quoi s’attendre en allant sur la plateforme. 

Voici une des artistes rappeuses qu’Eloïse Bouton veut mettre en avant.
C’est Naya Ali, elle est québécoise, et moi aussi je la trouve super cool. « Elle est super talentueuse. Naya Ali me fait penser à Princesse Nokia, mais avec un style plus doux. Elle a un fond super et j’aime bien ses prods. » 

Quand je lui demande sa définition du rap, je sais que je lui pose une colle. Lui donner une définition, c’est très dur, puisque le rap, c’est quand même un univers super vaste. Mais elle me répond quand même « J’ai d’abord été liée au rap par la danse, donc c’était avant tout pour moi une approche plus musicale et rythmique. Mais finalement je pense que c’est la musique et le texte au même niveau, même si dans la tradition française, c’est d’abord les paroles qui priment. Le rap, c’est la liberté totale, surtout chez les femmes : elles abordent des thématiques différentes, et elles ont une attitude qui casse avec ce que la société attend d’elles. » Elle affirme : « Le rap est le seul espace artistique qui donne aux femmes cette liberté de parole. Et c’est notamment pour cette raison que je continuerai à être féministe et à aimer le hip-hop. » 

Parlons maintenant du « sujet qui fâche », peut-on aller au-delà de l’image sexiste que la société/les médias donnent du rap ? 

La réponse est oui, et franchement, ça me soulage un peu. Encore une fois, c’est difficile en tant que Femme de dire qu’on adore Booba (oui, j’assume). Pourtant, et c’est dur de passer outre, entre 22 et 37% des paroles de rap seraient misogynes, et 67% objectiveraient sexuellement les femmes. Mais si on y pense bien : le fond du problème ne réside pas dans les paroles des rappeurs mais dans la place des femmes au sein de la société. Au final, quand on écoute Damso, dans sa chanson Macarena montre la manière dont il traite les femmes, c’est justement parce que la société nous a tous fait croire que c’était comme ça qu’on devait être traitées. D’ailleurs, soit dit en passant, c’est complètement faux. Le hip hop ne serait que le reflet de cette société qui est elle-même misogyne, vous voyez ? 

Quand je demande donc à Eloïse Bouton si on devrait prendre ces paroles sexistes au second degré, elle me dit « C’est du cas par cas. Parfois oui, il faut les prendre au second degré. Mais tout dépend aussi de l’artiste. Le tout est de savoir à quel moment on se sent dérangé(e)s par son regard sexiste ou si justement on passe « outre » et qu’on se concentre juste sur son travail en lui-même. »

En plus de ça les gars, il n’y a pas que certaines paroles de rap qui tiennent des propos sexistes, et Eloïse Bouton insiste dessus : « Ce qui me dérange, c’est que ce débat n’apparait que dans le rap. J’adore aussi le rock et pourtant on ne m’a jamais demandé pourquoi j’étais féministe et que j’aimais quand même le rock, alors que pour moi la question est presque légitime. Historiquement, l’image des rockeurs est également une image sexiste, mais c’est aussi le cas dans la littérature, le cinéma. Pour moi comme la société est sexiste, aucun endroit n’est épargné. » 

Le rap ne serait donc pas plus misogyne qu’un autre style musical, sauf que comme il use des codes différents et ne fait pas de détours, la misogynie et le sexisme sont plus visibles. Ce qui fait qu’on ne leur donne pas droit au second degré (comme on a pu faire avec Michel Sardou) et qu’on prend tout pour argent comptant. Elle reprend « Je ne dis pas que le second degré doit tout pardonner, mais parce qu’on est artiste on peut tout se permettre, donc le rap est loin d’être le pire. Le rap peut avoir plein de discours différents ».

Quant on voit ce que certains dirigeants politiques peuvent sortir comme connerie sur les femmes (coucou Donald Trump), il est plus facile de prendre certaines paroles de rappeurs au second degré… 

Suite à la polémique de Damso et des Diables rouges, et le fait que l’Union Belge de Football a pris la décision d’écarter l’artiste de l’hymne National, François Vergès (politologue et grande féministe française) a donné son avis. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle-même souligne que de rester coincé(e)s sur l’image sexiste du rap reviendrait à dégrader l’expression qui est propre au rap. La vidéo dure moins de trois minutes et met l’accent sur le fond du problème.

Pour en revenir à Madame Rap, je demande maintenant à Eloïse Bouton quelles sont les actions passées et futures. 

Il y a déjà eu pas mal de soirées, et elle s’est occupée de la programmation de certains festivals, tel que Les Femmes s’en mêlent, avec un plateau hip hop. Il y a aussi également eu des tables rondes et des conférences. « A Paris, me dit-elle, c’est difficile de monter ce genre de projets. » Madame Rap, c’est l’idée de mondes qui « s’affrontent » : par exemple, pour sa première soirée, Madame Rap a « confronté » le monde du rap à celui de La Mutinerie. L’idée est vraiment d’allier des univers différents entre eux. 

En ce qui concerne l’avenir : « Dans un monde idéal Madame Rap n’aurait plus besoin d’exister ! » me dit-elle, mais comme c’est pas encore gagné (mais on n’y croit hein), Madame Rap souhaiterait faire en sorte que les artistes se rencontrent, travaillent ensemble, s’allient. « Je voudrais qu’il y ait cette bienveillance entre elles, qu’on retrouve plus chez les artistes américaines. En France nous avons moins cet esprit-là car c’est difficile de trouver sa place. Je voudrais que Madame Rap crée un gros mouvement pour que toutes les rappeuses prennent connaissance des unes et des autres. » A côté de ça, grâce à sa campagne Ulule, Madame Rap deviendra un média plus professionnel, avec une version bilingue !

Yacko est une artiste militante, qui est avant tout professeure à la fac, et qui rap dans ses coeurs !
« Il y a une dimension éducative qui est assez intéressante » me dit Eloïse Bouton.

Quand je lui demande de faire une « sélection » non exhaustive de femmes rappeuses, Eloïse Bouton me parle de Yacko, mais également de Riam, artiste parisienne, où elle se reconnait aussi bien dans son rap que dans son approche. « Il y a beaucoup d’artistes qui ont un parcours touchant. Parce que le rap c’est un moyen de se sortir de la merde, parce qu’elles prennent aussi des risques. Le rap est le seul espace artistique qui donne aux femmes cette liberté de parole » 

Eloïse Bouton me parle de KT Gorique, cette rappeuse suisse qui est la seule femme au monde a avoir remporté un prix de freestyle. « Elle est capable de tout faire, me confie-t-elle, elle est humble mais a un univers complètement barré. Elle refuse de se faire formater par un label, et se bat pour son indépendance. » 

A l’occasion du 8 mars, Madame Rap a mis en ligne une vidéo d’une sélection de 60 rappeuses internationales qui se battent pour les droits des femmes. Du Togo au Guatemala en passant par l’Allemagne et l’Indonésie, qu’elles se disent féministes ou pas, à travers leur musique ou dans le cadre d’autres projets, ces femcees oeuvrent à leur manière pour faire avancer l’égalité et mettre fin aux discriminations sexistes.

Depuis 2015, pensez-vous qu’il y a une certaine évolution quant à la place donnée aux artistes femmes ? En France, à l’étranger ?
A cette question, j’insiste beaucoup sur la réaction des rappeurs, et je suis assez contente : Eloïse Bouton me dit que les artistes hommes qu’elle connait sont hyper favorables au rap féminin. « Aussi j’ai remarqué qu’il y a de plus en plus de femmes dans le public lors des concerts de rap. C’est une bonne chose. La nouvelle génération a entendu plus de femmes rappeuses que la précédente. Les femmes sont bien présentes dans le milieu. On ne peut plus faire l’impasse. »
A l’occasion du concert de la Fondation Abbé Pierre qui a lieu chaque année, Nekfeu avait carte blanche en 2017. A cette occasion, le rappeur a invité Georgio, ou encore Disiz la peste, mais aussi Lala Ice, mettant ainsi en valeur le rap féminin. J’y étais et c’était bien cool. 

Au vu de tout ça je suis enfin fière de dire que je suis féministe et que j’aime le rap. 

Madame Rap est sur youtube
Les vraies féministes n’aiment pas le rap : article très intéressant sur les clichés sur le rap et le féminisme (plus ciblé sur le hip hop masculin)
Le site d’Eloïse Bouton 
Chaîne Youtube dédiée au développement de l’underground hip-hop : présentations d’artistes, analyses de projets, …
Sur France Culture, Karim Amou parle de l’Histoire du rap en France

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